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Victor-Lévy Beaulieu : Pour saluer la démesure Hommage à Victor-Lévy Beaulieu : Musée Bombardier
Textes de Michel Garneau
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Table de pommier
Livres empilés dessus
De la lumière.
Je porte en moi un monde étrange, silencieux et impersonnel.
Je suis écrivain. J’aime les mots. Je ne prétends pas toujours bien les servir parce que, peut-être, je me sers trop d’eux, mais j’essaie d’être honnête, j’essaie même d’être responsable.
La nuit, des songes m’habitent qui me rappellent l’insaisissable.
Et je garde dans le chaud de mon esprit cette phrase de James Joyce dans Ulysse: “ Il faudrait pouvoir tout dire. ” C’est là, j’en conviens, tout un programme. Mais j’aime aussi la naïveté et l’idéalisme.
Chez les Lunatiques de la Longue-Pointe, j’ai été très longtemps soigné par des gens plus malades que moi. Par des mangeurs et des buveurs de médecines défoliantes. Ils auraient voulu que je leur ressemble, que je fasse le chien couchant, le chien facile, dompté et apprivoisé, que je rampe, queue basse et crocs limés. Ils auraient voulu que je sois comme eux et que je traîne comme eux l’ordure de ce qu’ils appelaient mon corps et mon âme. Avec vanité. Avec orgueil. Mais j’ai refusé de faire le chien couchant, le chien facile, dompté et apprivoisé, le chien qui rampe, queue basse et crocs limés.
J’ai déjà dit que ça manquait de fous dans notre littérature. À dire vrai, nos fous littéraires ont presque toujours été des fous de culture, donc de faux fous. Leur folie, ils ne l’assumaient que dans leurs mots. Hors des mots, ils étaient les plus ternes des hommes, gracieux fonctionnaires de l’esprit, girouettes du verbe mais n’étant plus rien lorsque privés de l’image.
Le jour, je rêve que je dors. Et mes actions sont pleines de sommeil.
La boulangère––
Ses cuisses aussi brunes
Que le pain du jour.
J’ai tant de choses à penser, repenser et dépenser !
Je vous prie de le croire
je broie du noir
dans ma tour d’ivoire
avec défense de m y voir !
Cela s’appelle faire l’éléphant dans le magasin de porcelaine de la pauvrésie.
On est d’un pays qu’on aime toujours se voir ailleurs parce que le tourisme est ainsi fait qu’on y est bien quand est le moins de soi-même qui s’y déjoue. En ce genre de choses, nous excellons d’ailleurs, formés de main de maître par les missionnaires, qui, juste à l’idée de se retrouver loin du clan familial, en bavaient d’indulgence, aussi bien pour eux que pour tous ces peuples lointains qu’ils aimaient, bien sûr, car pourquoi les auraient-ils aguis, eux qui, pour n’être que dans la parole divine, ne savaient rien d’eux-mêmes sinon que, ce qu’ils déportaient si loin de leur pays, ce n’était rien de plus que l’étrangeté qui les constituait ?
Je rêve. J’ai peur.
Je veux fuir. Ce visage
Défait. Mon père.
Jos, 27 ans ; Charles U,26 ans ; ]ean-Maurice, 24 ans ;Gisabella, 22 ans; Ernest, 21 ans; Abel dit Bibi-La-Gomme, 20 ans; Steven, 19 ans; Félix, 17 ans; Gabriella, 15 ans; Élisabeth, 14 ans;Jocelyne, 13 ans; Colette, 10 ans.
Je suis le sixième de cette belle famille québécoise d’avant la pilule.
Papa Maman Dentifrice et Bibi-La-Gomme
Et Steven et Jos le poilu et Zabella
Et bientôt le Cardinal son cher amant
comme
Je saurai les écoeurer tralala tralala
Et toi machine prends pas le mors au clavier
Si je trempe nos caleçons crottés dans l’évier
Je parle juste d’une québécoise famille
Nombreuse catholique et à la vanille.
Nous vivons donc entassés dans un authentique taudis qui branle et craque de partout, avec de grands trous dans les murs, et des fondations qui sont le paradis des énormes rats peuplant les dépotoirs de la rivière des Prairies.
Voyez-vous, j’aimions raconter des histoires... pis l’monde aimait ça en mozusse que j’racontions des histoires, ben assis d’même comme une estatue, en l’vant l’coude pour pas cramper pis pour faire plaisir à mon dedans de gorgotton pis pour m’échauffer dans mes pleumats.
On connaît l’histoire de Prométhée
cloué au sommet de la montagne grecque
pour avoir donné aux hommes le feu sacré.
On connaît cette histoire
dont les Grecs nous ont fait cadeau.
Ce n’est pas pour vous la raconter
que nous prenons parole aujourd’hui.
C’est pour que l’on se souvienne de cette histoire-là
tout au long de cette histoire-ci.
C’est pour que l’on se souvienne
que le destin de Prométhée était de ne pas mourir
de ne pas mourir
de ne pas mourir.
Ça ne s’écrit pas.
Si loin de Shakespeare,
Le mot se traîne.
Ils riaient tous de moi parce que je faisais entrer mon Goulatromba dedans ma maison, j’avais beau leur dire qu’il s’agissait de mon cheval et de ma maison il n’y avait rien à faire je passais pour être un fou même si je ne vois toujours pas pourquoi les gens me moquaient parce que j’hébergeais chez moi mon cheval, il me semble que c’est normal, les gens ne devraient avoir aucune question à me poser là-dessus, ça ne les regarde pas
“ t’as pas remarqué qu’on devient facilement triste en la compagnie lente des autres, c’est comme s’il y avait dedans le poids de leur présence des forces mauvaises, des nostalgies, des cris de bêtes perdues, des chants douloureux de feuilles mouillées, des mystères, des morts ”
Ça a l’air simple, de même, quand je suis assis comme ça, bien carré dans mon fauteuil, moi Monsieur l’Auteur en personne, mais c’est jamais ça. Ça me rappelle l’aventure d’Ésope... Vous connaissez ? Son maître Xanthippe lui dit un soir d’été ou d’hiver parce que les Grecs se baignent dans toutes les saisons : “Ésope, va au bain: s’il y a peu de monde, nous nous baignerons...” Ésope part, c’était un bon disciple. Chemin faisant, il rencontre la patrouille d’Athènes. On lui demande: “Où vas-tu ? - Où je vais, répond Ésope, je n’en sais rien. - Tu n’en sais rien ? Alors marche, en prison ! - Eh bien, reprit Ésope, ne l’avais-je pas dit que je ne savais pas où j’allais? Je voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison... ”
N’est-ce pas juste ? Moi qui suis là, en train d’écrire ce qui va se passer, je dis que ce mot d’Ésope est la plus belle chose qu’on ait écrite sur la création... Mais où en étais-je ? Où en étais-je ? Où en étais-je , tacaouère?
Incapable de me faire revenir sur ma décision d’abandonner mes études, mon père me proposa alors d’aller travailler avec lui au Mont-Providence. Garder des fous plutôt que d’en devenir un, ça n’avait rien pour me tenter vraiment, surtout que ma soeur aînée et trois de mes frères y besognaient déjà. Si je n’avais jamais mis les pieds au Mont-Providence, je connaissais quelques-uns des aliénés qu’on y hébergeait, mon père les emmenant parfois passer la fin de semaine à la maison. À son dire, ces pensionnaires-là n’étaient pas vraiment fous. Ils étaient plutôt de pauvres orphelins qu’on n’avait pas trouvé à caser quelque part ailleurs. Ils vivaient pourtant dans les mêmes grandes salles-dortoirs que les oligophrènes et les hydrocéphales. Par mimétisme, ils finissaient tous par leur ressembler, ils se mongolisaient comme le prétendait mon père - ils avaient tous la démarche pesante, ils étaient lents comme des tortues et portaient souvent des lunettes au travers desquelles ils ne semblaient
pas voir grand-chose quand nous les emmenions jouer au baseball dans le Parc Sauvé à deux coins de rue de chez nous : un bâton dans les mains, ils regardaient passer la balle sans jamais essayer de la frapper, incapables qu’ils étaient de réaliser deux actions en même temps.
Un matou mafflu
Son oeil crevé plain de sang
Sagace pourtant.
(…)contes terribles que sont Alice au pays des merveilles (quels cauchemars je dois aux longues mains et au long cou d’Alice que j’embrassais quand j’allais chez l’une de mes tantes aux joues pleines de fard!), le Petit Poucet, et la belle histoire de Blanche-Neige, et celle, horrible, de l’ogre qui mange les petits enfants après les avoir mutilés, et celle de Jack le tueur de géants, et des dizaines d’autres, comme ces oies qui sauvèrent Rome, les Chevaliers de la Table Ronde, Attila, Scipion l’Africain, et ce merveilleux clown au chevet de l’enfant qui va mourir, et qui pleure sous son masque.
En vert sur le mur
Cartes des rues de Dublin :
Pays de Joyce
Ce qu’il faudrait que nous fassions tous, mes amis, c’est de partir à la recherche de notre passé, notre vrai passé, le passé du plus loin que l’enfance, le passé réel des commencements et des capricieuses origines.
Là seulement est la vérité.
Mam, je voudrais me défaire, briser les liens sacrés de mon corps, rompre mes os et me désarticuler afin qu’il ne reste plus que des molécules de moi abandonnées sur le siège. Ces molécules tuées de l’avenir infaisable. Nous étions tous morts déjà puisqu’un jour nous allions mourir. Mam, pouviez-vous nous apprendre une autre vérité ? Sinon, pourquoi fallait-il nous emmener si loin de nous-mêmes, si loin de notre mort, si loin du lieu de notre mort ?
Croix du Mont-Royal
Au milieu la montagne
La brume dessus
Je songe à mon enfance et je songe au Dieu de mon enfance. Il a d’abord été l’Orage, la Foudre: nous habitions la campagne dans une petite maison assise sur le roc, et des boules de feu éclataient des prises de courant quand il tonnait. Alors je m’assoyais, je me recroquevillais plutôt au fond d’une immense chaise en osier, je fermais les yeux, j’entendais ma mère qui récitait des je-vous-salue-Marie, puis les pas de mon père arpentant la maison de long en large, un flacon de gin rempli d’eau bénite à la main, et qu’il lançait dans les fenêtres. Et Dieu était là, terrible, mauvais, dans cette tempête qui semblait sourdre des entrailles de la terre, lieu des damnés, et pouvait briser en mille miettes notre petite maison, mon père ma mère et mes onze sœurs et frères.Puis j’ai été obsédé par une ampoule électrique accrochée au plafond de notre “ dortoir ” ; lorsqu’on éteignait la lumière, le noir me sautait aux yeux, il me semblait que je perdais pied dans un monde mystérieux, plein des cris de la nuit et des craquements des murs de la maison. Quelques minutes après, quand j’ouvrais de nouveau les yeux, je regardais au plafond, et je voyais cette stupide ampoule blanche qui sortait du noir et dont les deux vis étaient comme des yeux luisants dans l’obscurité. Je me disais : “C’est le regard de Dieu qui te surveille. ”
Dans la rue Saint-Denis
Deux voitures embouties.
Ruisselle le sang.
Si j’avais un char au moins. Il s’imagina qu’il était au volant d’une vieille voiture décapotable et qu’il faisait le cow-boy dans les rues de Morial-Mort. Il avait mis des housses sur les sièges pour cacher les déchirures du cuir usé et les brûlures de cigarettes. Les pneus criaient sur l’asphalte, il bréquait violemment aux feux rouges et les moffleurs hollywoodiens faisaient un beau vacarme au débrayage. La queue de renard attachée à l’antenne était un trophée occulte, quelque étrange symbole de virilité. Il avait ouvert au maximum la radio, ça gueulait, ça gueulait joliment dans le haut-parleur installé dans la banquette arrière. Hé, j’agousse-tu les popailles à ton goût, mon grand sacraman ! Pis yen a-t-y d’la fesse à matin! La vérité était qu’elles étaient nombreuses, les filles, à marcher sur les trottoirs dans les accoutrements d’été- tu sais, les genres d’habillements qui te mettent toute à l’air sans rien mettre à l’air, ces p’tites affaires qui montrent le nombril, pis la manufacture à mongols.
Une berçante
Le même refrain toujours
Ma mère s’ennuie
Il y avait à la radio une chanson qu’elle aimait, qui lui rappelait une forêt de grands arbres noirs avec des ours et des éléphants. Elle ne savait pas pourquoi il y avait toujours des éléphants à grandes oreilles dans les chansons qu’elle entendait.
Tombe la neige
Siffle et gifle le vent.
L’hiver perdure.
(…) Il pensa aux mots qui avaient dû sortir de la bouche de sa mère qu’il n’avait pas connue, qui avait vécu d’une existence secrète avant de s’en aller ( quand cela, quand, quand ?) dans la grande caisse enterrée à l’extrémité du cimetière, là où les lys poussaient bien, dans la bonne odeur de la terre tiède. Peut-être d’ailleurs ne pleurait-il toujours que pour sa mère morte. Oh maman ! ma pauvre maman !
Je lisais Visions de Gérard, couché dans mon lit, avec la lampe jaune au-dessus de mon épaule, et cette phrase m’est restée dans les yeux - (cette énorme fatigue du lecteur cognant des clous et s’obstinant à continuer sa lecture, car comment dormir lorsque Gérard se meurt dans la vieille maison paternelle ? Comment dormir lorsque les fantômes blancs te sautent dessus pour t’enlever le peu de vie qui te reste ?) - et cette phrase, donc, m’est restée dans les yeux: “Rien de tout ce que vous voyez n’existe ici-bas; ce n’est qu’un film qui se déroule dans votre esprit”) –
Et puis, le livre m’est tombé des mains, je me suis endormi, c’est-à-dire que les mots de cette phrase, si simple, si banale pour qui recherche l’archétype ou l’omniprésence du thème, les mots de cette phrase, comme du plomb fondu, m’ont fait chavirer dans un rêve confus - Petites croix blanches dans les cimetières de Lowell et vieilles femmes ensoutanées faisant jaillir de leurs mains des crucifix phosphorescents -“Pourquoi pleures-tu?” me dit ma femme en me secouant “Pourquoi pleures-tu, Lévy?” Et je me réveille, il y a toujours la lampe jaune allumée au-dessus de mon épaule et je vois le visage anxieux de ma femme penché sur moi, et je l’entends encore qui me dit: “C’était un cauchemar, Lévy, c’était rien qu’un cauchemar” et, du bout du doigt, elle essuie les larmes qui coulaient de mes yeux - Visions de Gérard est tombé par terre durant mon sommeil, sur les longs souliers pointus, de vieux loufers japonais inusables. Et moi je dis : “Est-ce que tu sais que Gérard est mort?” Et ma femme croit que je rêve encore - (…)
Assis, regardant :
Longue veine bleue devant
Un fleuve rêve
(…) ......Le projet québécois, y est contre-culturel parce qu’y est contre les idées reçues, les idées politiques comme les autres. Pour une raison ben simple et qui nous est essentielle en pas pour rire: dépouillés de not’e vieille peau canadienne-française, on est maint’nant capab’es d’assumer le faite qu’on est Québécois. Pis d’l’assumer contre tout pis contre tous s’y faut parce qu’on a pas l’choix: y a qu’les fleurs d’la rhétorique, qui peuvent pousser sus 1’vieux fumier desséché et canadien-français, c’est-à-dire toute à la fois américain, anglais pis français, et moins qu’américain, qu’anglais pis français: Canadien d’expression française comme qui disait dans 1’temps ! Mais c’te temps-là, y est révolu. C’te temps d’la culture des autres est révolu. C’te temps d’la culture américaine bâtie dessus la piastre est révolu. C’te temps d’la culture française, maint’nant bloquée dans son imaginaire, tournant en rond pis se rapp’tissant dans la niaiserie d’la seule expérimentation verbale alors qu’le mot, si beau soit-il, ne dit pus rien, sinon sa propre mort, c’te temps-là d’la culture française est révolu. Pour c’qui est du temps d’la culture canadienne-anglaise, pas besoin d’en parler: y existe pas.
Pis c’est là justement le défi du Québec, son enjeu même, le sens de sa contre-culture dont on peut, si on a pas les oreilles trop grandes pour s’cacher la vision, constater les premières réalisations, dont on a la chance de voir les commenc’ments: prouver par nous autres mêmes que l’homme nouveau est possible, montrer qu’y a pas d’petits peuples, en un mot comme en cent: être enfin, total’ment, infiniment, contre-culturellement, pis glorieusement QUÉBÉCOIS.
Nue, marchant vers moi
Son sexe est une bouche
Chatouillant l’été
Ce sel qui mange le bois de la goélette, je savais pas que ça grisait que d’être à jeun sur le pont de La Doris. Mes jambes ont besoin des jambes de Blanche.
M’y appuyer un peu pour recevoir dans les genoux de la chaleur de Blanche.
C’est à cause d’elle que j’aime et que je sais plus par quel bout recommencer, ni même l’urgence de Blanche seulement, même pas important de savoir comment je m’appelle puisque je m’appellerai toujours pareil : Job J Jobin.
Et le fil de l’eau imaginaire, celui qui porte La Doris alors que Blanche et moi on regarde à tribord. Loin devant la ligne molestée de l’horizon où l’on prétend que s’escouent les mains vertes de la terre.
Pourrit le fumier
Mes pieds enfoncés dedans
Un jardin bientôt
Ce pays de fou et réducteur de l’homme dont on finit par ne plus voir que les apparences trompeuses et troubles, dans la subjectivité de ses propres manquements, de ses propres errances, de ses propres lâchetés, en une à peine subtile projection de soi-même, et dont on ne peut sortir que déguisé en un Diogène douteux, maniant devant soi la lanterne du génie. Pourtant, il n’y pas de génie, que des femmes et des hommes qui veulent ou croient aller jusqu’au bout dans le questionnement de leur vie, en usant de leur liberté, en étant abusés par elle. Toute écriture ne fait que creuser le lit d’écritures autres, toute écriture ne fait jamais que se recommencer, montée de sa chute, et chute de sa montée, avec rien de sûr car que sont les mots sinon des miroirs qui ne retournent rien - comme des accumulations de lumière, seulement ce qui bouge, dans le va et vient de la création, monde de plongée et d’envol dans un espace lui-même mobile vertigineux, à peine existant, repoussoir de l’oeuvre et, en même temps, avaleur de l’oeuvre, pour occulter tous ses sens et lui donner tous ses sens.
Le trottoir, la rue,
Le matin. Bruit de talons.
Le travail déjà.
L’écrivain Asturias prétend que les Mayas ont déjà vécu quatre soleils.
Chaque soleil représente une phase de la vie des planètes.
Le premier soleil est celui où le ciel et la mer se sont séparés de la terre.
Dans le deuxième soleil a eu lieu l’apparition de l’homme qui, selon les Mayas, est fait de maïs.
Le troisième soleil a disparu, c’est celui de l’Atlantide ou celui de la ville blanche des Celtes.
Le quatrième soleil est celui de la Conquête, c’est-à-dire de l’esclavage.
Il n’y aura pas de cinquième soleil, à moins…
C’est ce que dit la fenêtre et c’est pourquoi tu vois cette neige qui tourbillonne devant, au-dessus des pommiers et de la grosse jument tavelée qui cogne ses clous. Vois ce qu’il y a dans son oeil. Tous ces petits couverts à poissons avec les petits couteaux et les petites fourchettes contre les grands couverts à poissons.
C’est encore ce que prétend l’écrivain Asturias.
Le livre de ça est sous mon oreiller.
Sa langue léchant
Enfoncée creux la ronce
Souffrance de chien.
L’écriture, c’est vraiment une curieuse détermination. Pourtant je ne suis que cela et je ne suis qu’en cela. Aucun autre devenir ne m’a jamais intéressé. Et maintenant que je sais qu’il est facile d’écrire et qu’une fois les premiers ouvrages mis en forme, il ne s’agit plus que de continuer, je me révolte. Parce que je n‘y trouve pas mes vérités. Il m’est difficile de dire ça mieux et de manière à être clair. Bien sûr, tout livre qu’on écrit sur quelqu’un d’autre que soi est un prétexte. Mais soi-même, on est aussi un prétexte. De quoi rendre compte alors ? De quel lieu qui est en soi est le vrai ?
Avec M. Melville, c’est différent : je l’aime encore trop pour accepter qu’il se promène ainsi sur les quais, dans l’énorme silence de l’au-delà de sa mort. Peut-être est-ce parce que, l’espace de mon livre, je suis moi-même devenu vieux, me retrouvant pareil au Dr Jacques Ferron parlant de sa mère cadette. Samm, ça va peut-être te paraître ridicule, mais j’ai comme la certitude que je suis maintenant l’aîné de M. Melville et qu’à ce titre, il me faut faire quelque chose pour lui, même s’il n’a plus besoin de rien. Je ne vois pas autrement la reconnaissance. Viens avec moi. ”
Au coeur de l’été
Mes os sont gelés raides.
Mange-moi, Rimbaud !
Les portières de la vieille Cadillac, couleur rouge sang, avec de grands ailerons lumineux, s’ouvrent. Samm et moi, nous descendons, marchant vers M. Melville qui va lentement sur les quais, sa canne battant le pavé. Lorsque nous arrivons à sa hauteur, il dit: “Ah ! c’est vous, Nathaniel. ” Il s’arrête, me regarde de ses petits yeux bleus, sa grande barbe faisant une tache phosphorescente sur son gilet.
Nous allons rester ainsi l’un devant l’autre un long moment, immobiles, moi trop ému pour pouvoir dire un seul mot. Puis, brusquement, je vais me jeter dans ses bras avant de l’embrasser sur le front, comme ce prêtre rendant visite à Billy Budd quelques heures avant qu’il ne soit pendu.Je dis: “ Je voudrais que vous veniez avec nous. En Mattavinie, il y a une vieille grange et nous pourrions nous allonger dans la paille pour discuter de tout ce qui est resté entre deux mots autrefois. ”Il me regarde encore, certain maintenant que je ne suis pas Nathaniel Hawthorne.
Sans doute se demande-t-il pourquoi je suis encore venu vers lui, alors que ma lecture de son monde est terminée. Comprend-il que je veux simplement qu’il m’accompagne dans la mienne où, pour la première fois, j’essaierai d’être à la hauteur?Il met sa main sur mon épaule, il dit : “La Mattavinie, Est-ce loin?” Je dis : “À l’autre bout du monde, dans le pays invisible parce que québécois. Si vous y venez, peut-être deviendra-t-il enfin transparent. ” Il me sourit, comme amusé par la vieille Cadillac couleur rouge sang, avec de grands ailerons lumineux, vers laquelle nous marchons. Nous allons y monter et bientôt, dans quelques heures à peine, nous nous retrouverons en Mattavinie. Ce sera l’aurore. Sur le perron de l’Habitanaserie, il y aura Job J, et Jérémie, et France dans son fauteuil roulant, et la petite Una, et Père qui viendra vers nous. À cause de toute cette pluie, nous devrons laisser la vieille Cadillac couleur rouge sang, avec de grands ailerons lumineux, devant la barrière. Nous monterons à pied vers la maison, Monsieur Melville entre Samm et moi, Lorsque Père sera devant nous, je dirai simplement : “Voici M.Melville. Il a accepté d’être avec nous pour La grande tribu. Père, quand donc veux-tu commencer ? ”
Au mitan du lac
Le canard a plongé creux
Frisson d’eau des mots.
Mais moi Una je suis pas bien douée pour, toutes les poupées me détestant puisque maintenant sept ans j’ai. Des tas et des tas de poupées enfermées dans le vieux coffre de matelot qui est dans ma chambre.
C’est Job J qui m’a fait cadeau de tout ça, et c’est venu de partout du vaste monde liquide - autrefois, Job J navigateur sur les sept mers et les cinq océans parce que trop passionné pour les grandes baleines. Ces peuples de Norvège, de Danemark et de Cuba, avec Job J pour de fabuleuses et marines manifestations contre les Japonais. Tuer les grandes baleines à coups de canon pour que l’eau devienne toute rouge à des noeuds à la ronde aussitôt que le boulet au centre de la cible se vrille, c’est-à-dire neuf fois sur dix parce que les chasseurs utilisent des grandes épées téléguidantes. Lorsque Job J m’a raconté cette histoire avec toutes ses tristesses, moi amollie de partout je suis deviendue, avec de grands points noirs dans tout le dedans de mes yeux. Les Japonais, on devrait pas leur permettre de tant exister et si mauvaisement. De leur faute s’il y a presque plus de grandes baleines maintenant, à cause de tout ce qui crache des montagnes de sang au bout des grandes épées très jaunes.
Avec ce corbeau
La nuit déjà me rêve
Sur la clôture
C’est toujours très flou quand on rêve et puis qu’on se réveille. J’étais dans cet ascenseur et je savais qu’il allait s’écraser, que ni les poulies ni les engrenages ne pourraient résister longtemps au poids énorme de mon corps. Pourtant, je regardais tout ça et le sourire me venait, heureux que j’étais de constater que les étages du building venaient aussi rapidement et qu’il n’y avait rien d’assez puissant pour empêcher quoi que ce soit, surtout pas l’écrasement prévisible de mon corps dans la fosse, tout au fond, là où c’est noir à perte de vue, et inhumain.
Puis j’ai vu l’aînée de mes filles sauvages, là où précisément c’est noir à perte de vue, et je me suis dit : “II ne faut pas que l’ascenseur arrive jusque-là, parce que Plurabelle y joue et que si je ne fais rien, il va y avoir partout de grandes éclaboussures de sang. ”
Alors je me suis précipité sur tous ces boutons qu’il y avait dans l’ascenseur, et mes doigts extrêmement agiles tout à coup ont occupé tout l’espace, et l’ascenseur s’est arrêté, et je me suis élancé dans le vide. Plurabelle n’était pas sous l’ascenseur, et rien ne s’y jouait. C’était seulement moi qui venais d’y mourir, comme ça m’arrive tout le temps quand je suis à l’hôpital et qu’il n’y a rien à faire avec moi.
…quoi qu’il arrive, le pays équivoque ne peut être modifié: dût-il être le dernier à le demeurer, il est essentiel qu’il conserve son état équivoque tant que l’attente et le flottement ne seront pas résolus. Quelle utilité d’entrer à ce moment précis de l’Histoire dans le grand cancer des nations non équivoques ? Pourquoi perdre avec aussi peu d’efficacité le signe de sa différence, c’est-à-dire son invisibilité?
Pour dire vrai, la chose est simple : en tant qu’écrivain dans le pays équivoque, on se percevait comme anarchique et l’on refusait toutes les formes de pouvoir et de Délégation, peu importe ce qu’elles disaient et d’où elles provenaient. On était assez grand garçon pour décider de soi-même. Et pour comprendre que tous les pouvoirs se ressemblent en ce qu’ils n’aspirent qu’à atteindre le même objectif : se conserver indéfinitivement.
Le pays équivoque fait de soi un observateur à nul autre pareil parce qu’il vous force à la fuite en avant et vous oblige à vous enfoncer dans l’imaginaire, dans ce qui n’est pas encore mais doit naître, simplement parce que cela doit naître, et naître avec soi, et naître de soi, de sa patience, de sa ruse, de son refus, de son état d’invisibilité.
Voilà pourquoi en définitive on tenait au pays équivoque : parce qu’il allait permettre la venue de l’oeuvre, celle qui abolirait toutes les autres parce que les contenant toutes et les faisant éclater, pour atteindre à une qualité inédite, celle-là même qui, fermant le vieux monde, ouvrirait le nouveau, l’établirait et le fonderait.
Et puis, il comprit qu’il allait mourir.
Pourtant, les mots n’arrêtaient plus de se bousculer en lui ; ils venaient de partout, de la plante de ses pieds, du bout de ses ongles, du lobe de ses oreilles et des poils de son pubis. (C’était comme si son corps n’avait brusquement été qu’une antenne multiple captant tous les sons zigzaguant dans l’espace.)
Quand j’entrai dans cette grande salle blanche et que l’on me délesta de ma camisole de force, le sourire me revint : à l’autre bout de la grande salle, le souverain pontife, assis sur un trône d’or, me faisait signe de la main de venir vers lui, sans doute pour m’offrir ces fleurs et ces oranges qu’il y avait dans la corbeille devant lui. Je serrai les dents, m’approchai du pape, sortis de sous ma ceinture mon revolver et fis feu.
Sur la colline
Le boeuf lève la tête
Cornes du soleil
…c’est toute c’qui m’intéresse, la Totalité, la bonne pis la pas bonne, la Grosseur de chair pis d’air, la Démesure de toute dire, dans des mots chargés de p’tite vérole, d’senteurs de pain, d’pourriture pis d’raisins d’la colère
Parce qu’au boutte de toute ça, y pourrait y avoir la sainteté québécoise raffinée par la libération, ma sainteté québécoise, notre sainteté québécoise…
Dirai-je ce qui m’y attire, m’y appelle et m’y envoûte?
–ce monde des Mongols à tête d’eau qui m’attendent, quelque part dans le Grand Morial qui est un puits où copulent, dans la Grande Noirceur, des êtres difformes à museau de veau, des êtres difformes à belles mains velues et à petits pieds chinois, des êtres difformes, tant d’êtres difformes pour qui les mots sont des serpents sifflant dans le ras-bord de leurs minous et de leurs trous du cul- ces débiles indélébiles aux yeux plats comme des oeufs au miroir, aux sexes argentés, munis d’écailles et d’aiguilles et longs comme des trous de suce et et palpitants et et déposés dans l’Obscur pour le contentement des dieux vicieux.
Les Sauvages de Kébec avaient pourtant du respect pour le Fou: il était celui qui portait dans son ventre le Bébé Joufflu de l’irrationnel- il était plein de forces vives, tel un dieu grossier, primitif, informe, non encore sorti de sa gangue, et qui connaissait son apothéose lorsqu’il était muet, lorsque de sa bouche ne venaient que des vents
LE FOU ÉTAIT UN PARATONNERRE EFFICACE
CONTRE LES MAUVAIS ESPRITS TENUS
AU CREUX DE LA TERRE
Et puis, dans les temps de guerre, on ne scalpait pas le Fou des Sauvages, onl’emmenait avec soi, on le faisait entrer dans sa cabane, on le nourrissait. Pour se l’approprier et s’approprier en lui ce qui constituait un Rempart, et s’approprier en lui ce qui constituait le Médium (et l’accès au monde de l’Ombre, au ventre de la terre, à tout ce qu’il y avait de femelle dans le monde de l’homme rouge)
Et voilà pourquoi aussi le Sorcier amérindien était essentiel à la Grande Tribu.
Le chasse-neige
Comme une queue de veau
Dans la tempête.
…nous ne fûmes jamais Québécois mais, par la prise d’habit, AFricains, HaÏtiens, Japonais et même Chinois, en quelque sorte les travestis de nous-mêmes, c’est à dire un lieu, c’est-à-dire un espace théâtral qui, pour ne rien dire de ce que nous étions, parlait du centre même de son silence.
Nous n’étions pas, dans le sens matérialiste du mot, parce que, tout simplement, nous vivions ailleurs, c’est-à-dire dépassés, c’est-à-dire en retard, c’est-à-dire rien de moins qu’un devenir en son état primaire, donc religieux - celui d’évangéliser le démon chez les autres pour ne pas avoir à faire face au sien.
Grande fâcherie––
Laisse tomber la hache
Ca tuerait pour rien
Continuer à le dire jusqu’à la fin de tous les temps s’il le faut: ce que je porte en moi, rien de plus qu’un monde étrange, silencieux et impersonnel.
Car n’importe quelle nuit, ces songes qui m’habitent pour me rappeler l’insaisissable.
Voilà pourquoi n’importe quel jour je rêve que je dors dans le plus profond du sommeil de l’injuste. Et mes actions sont pleines de sommeil.
Avec ce corbeau
La nuit déjà me rêve
Sur la clôture,
Habiter la campagne profonde a ceci de beau que, rien ne t’étant demandé, tu n’as pas à paraître pour être ce que tu es, le paysage n’ayant pas besoin de toi. Alors, tu peux y être tout à fait bien sans que même l’obligation de produire quelque chose ne vienne troubler la tranquillité des choses. C’est que la culpabilité n’est pas de mise ici et qu’elle ne saurait aller nulle part, sinon dans le paysage même. Aussi les matins sont-ils précieux, lents comme l’est l’arrière-pays dans le jeu encore incertain du printemps. Tu te lèves tôt, tu manges dans le calme et le silence, peu pressé de commencer quoi que ce soit dans ce qui, du temps, se retient.
Dans ma main je tien
Cette pomme. Un cheval roux
Mord vite dedans.
Barbare Lévesque s’appelait Barbare parce que c’était quelqu’un qui était parti des Trois-Pistoles pour aller vivre aux Etats-Unis. Aux États-Unis, “barbier” ça donne barber: Alors, quand il est revenu aux Trois-Pistoles, il a dit: “ Moi, je suis barber. ” Et pour le monde, par déformation, parce que, aux Trois-Pistoles, on connaît pas beaucoup l’anglais, barber est devenu “Barbare”.
Rapetissés et Québécois, que nous reste-t-il? L’essentiel... c’est-à-dire, l’imaginaire...
Bien que le jour soit depuis longtemps levé, faisant jaillir la lumière au travers des fentes du store de la fenêtre, Philippe Couture ne s’en rend pas compte. Revêtu de sa chienne de garagiste et calotté de cette visière verte qui parait lui couper le front en deux, il écrit lentement à la plume sur de grandes feuilles lignées, si absorbé qu’il en a oublié le soleil et la tasse de café qu’il s’est versée tard dans la nuit quand,après être entré dans la chambre, il a allumé le globe de verre de la vieille pompe à essence qu’il y a à côté de son petit pupitre, près de ce maigre rayon de bibliothèque dans lequel de vieux livres de poche, pages écornées, couvertures défraîchies, sentent la moisissure. Elles s’embrassent. Une bouche de métro Tout juste devant. Il pensa : “Je vais m’en aller, je n’ai plus rien à faire avec eux, il est temps que je déguédine, je suis en train de m’enfermer comme Kafka dans l’exclusion, et je ne veux pas mourir tout de suite, je veux que la vie m’advienne, j’ai soif et j’ai faim de réalité parce qu’il n’y a rien dans le rêve familial, que cette usure du sang: un père désorienté qui soigne les fous à l’hôpital du Mont, Providence et leur attribue une réalité que même ses enfants n’ont pas pour lui; une mère dominatrice parce que terrorisée; et des frères et soeurs déjà dévorés par la banalité du quotidien, s’y réfugiant avec satisfaction par crainte que tout s’effondre, aussi bien en eux que partout autour d’eux.”
Abel pensa encore: “Il faut que je m’en aille et je n’ai pourtant nulle part où aller. Dès mes origines, on m’a laissé seul avec moi-même. Dès mes origines, on n’avait pas besoin de moi.
C’est ben connu : les écrivains ont toutes sortes de manies. Après l’écriture de chacun de ses livres, Balzac achetait plein de vieux meubles mais y en profitait jamais parce que ses créanciers les saisissaient avant que Balzac ait eu le temps de s’assir dedans. Quant à Victor Hugo, y se trouvait une autre maîtresse, de préférence bovine, bègue pis ben bottée, sinon bottable. Marcel Proust fréquentait les bains publics, pour mieux observer derrière un judas les beaux garçons qui se baignaient flambant nus. Mais ça, c’est en France que ça se passait. Icitte au Québec, les écrivains ont jamais eu vraiment de manies: y avaient déjà ben assez de misère à écrire sans penser en plusse à se craire originaux.
Mordées de soleil
Si tu veux voir le printemps
Traverse le pont.
Que le passé soit préférable au présent, je ne le pense pas. Je pense cependant que le présent est souvent inhabitable : parce qu’on a oublié le passé, qu’on ne se sert pas du passé comme levier pour faire que le présent soit quelque chose de plus conforme à ses désirs, à ses besoins et à ses rêves. La déstructuration que le Québec des années cinquante a connue à cause de l’exode de ses populations rurales vers la ville a fait qu’une grande partie du passé a été oubliée.
…la ville -Montréal, Toronto, New York, Mexico... - n’a pas donné ce qu’elle aurait dû donner, elle n’a pas su devenir une véritable cité dans le sens traditionnel du mot. Les problèmes des grandes agglomérations viennent du fait qu’elles ont été bâties sur la spéculation, l’anarchie. Aucune organisation structurante n’a permis dans ces villes un développement qui soit, sinon harmonieux, du moins acceptable et vivable. Et pour ce qui est des campagnes, des petits villages, on les a déstructurés, on en a fait des espèces de mouroirs. C’est un non-sens, une aberration. L’Histoire nous a montré qu’on ne peut faire aucune révolution si les campagnes ne sont pas considérées comme des entités culturelles importantes. Revenir à la notion de village, c’est revenir à la notion de l’an premier, à l’enfance, c’est certain. Mais pourquoi est-ce qu’on ne reviendrait pas à l’enfance quand les adultes qui nous gouvernent, ceux qui sont dans les grands districts, ont complètement corrompu la vie de tous les jours ?
Je me réveille, tout surpris d’avoir rêvé à René Lévesque. Ça fait des mois que je dors comme une bûche: mon corps tourne à vide, ma pensée tourne à vide, ma vie même tourne à vide. Pour tout dire, j’aurais le goût de me voir ailleurs etde me savoir tout autre que ce que je suis. Malgré le fait que je n’arrête pas d’écrire, il me semble que je n’avance en rien, que ça piétine en moi, hors de moi et au-dessus de moi. J’ai beau me tendre comme une corde, je n’arrive qu’à tisser du vent, et ce vent-là est plein d’odeurs malodorantes. J’ai mal du côté de mon passé sans doute parce que l’avenir ne réussit pas à m’enthousiasmer même pour la peine.
Par derrière et par devant, c’est barbouillé profond. Dans mon rêve, René Lévesque arrive aux éditions du Jour, où je travaille avec Jacques Hébert. Cigarette au coin du bec, il entre dans mon bureau sans frapper et me surprend à lancer des dards sur cette photographie de Pierre Elliott Trudeau qui, en 1970, a fait la une du magazine L’Express. On y voit le premier ministre du Canada dans une pose césarienne, provocatrice et arrogante. En mortaise dans le haut de la photographie, cette manchette: “ Le sang de l’otage ” , référence à la mort de Pierre Laporte assassiné par les terroristes du Front de libération du Québec. René Lévesque m’or-donne de cesser de lancer mes dards sur la photographie de Pierre Elliott Trudeau. Quand je lui demande pourquoi, il ne sait pas quoi me répondre. Il s’assoit devant moi et se met à pleurer.
J’écris parce que je ne peux pas parler. Si je savais parler vraiment, toutes les enfarges qui ralentissent notre marche vers l’espoir se déferaient d’elles-mêmes, et ça se mettrait à courir, forcené, vers ce qu’il y a de plus exigeant dans la liberté, la plénitude conjuguée de soi-même avec les autres. Le pays ne serait plus une lamentation, mais tout ce qu’il y a de sain dans l’outrance. Manger la vie ! Manger safrement toute la vie, comme un simple corps sur une corde raide mise au-dessus de toutes les morts possibles pour les narguer et les virer à l’envers, dans l’éclatement du devenir ! Le devenir vrai: je n’appelle, dans toute l’exubérance de ma conscience, que le devenir vrai. Mais pourquoi ce désir peut-il s’écrire mais non se parler avec tous ? Pourquoi ? Pourquoi donc, dieux abâtardis de tous les ciels ?
On est là pour brûler et sans que personne ne veuille même de la dernière braise dans laquelle tout ce que vous êtes a flambé en pure perte !
Malgré tout, je cultive mon jardin quand même.
Des courges.
Des tomates.
Des haricots.
Des choux-fleurs.
Des concombres.
Des pois verts.
C’est peut-être de la petite vie, mais ça ressemble étrangement au pays que j’habite: un désespoir qui n’en est pas véritablement un par manque de grandeur.
“ Toutpetit, toutpetit ! ” disait ma mère. Quand on est tout petit comme ça, on dort même quand on paraît être réveillé.
On dort, mais ce n’est pas au milieu du sommeil des autres.
C’est dans la pleine dérive de tout.
C’est sans compensation aucune.
C’est dans l’affreuseté du quotidien.
C’est dans de l’aliénation par-dessus la tête.
Ainsi soit-elle, tout écrianchée,
ma vie,aujourd’hui.
Mon grand-père paternel avait fini ses jours emporté par la démence, il ne reconnaissait plus rien de son visage quand il se regardait dans un miroir, comme si on lui avait coupé la tête pour lui en greffer une autre, parfaitement étrangère, ce qui l’autorisait à d’énormes et brusques colères :(…)
Tombe la neige
Siffle et gifle le vent.
L’hiver perdure.
Si Rabelais vivait aujourd’hui au Québec, il aurait de la difficulté à se faire entendre : on lui reprocherait de trop inventer et de le faire avec polissonnerie. Pourtant, la langue n’est rien si elle ne provient pas de ce qu’il y a de plus libertaire au fond de nous. La langue ne doit pas libérer seulement ce que nous sommes, mais crier aussi nos refoulements les plus énormes, nos désirs les moins articulables, nos rêves les plus déments. Il est donc inutile de vouloir la définir et de vouloir la détenir dans n’importe quel carcan. Par définition même, la langue est mouvance et doit l’exprimer aussi bien dans la laideur que dans la beauté, et selon ce qui doit être dit.
Jack Kérouac prétendait qu’on écrivait deux sortes de livres: les profanes, qu’on pouvait taper à la machine, et les sacrés, qu’il fallait rédiger à la main.
C’est ce que j’ai lu de plus pertinent sur l’écriture. On parle souvent pour simplement communiquer, sans cérémonie, dans un langage dont la première qualité est l’approximation. L’important n’est pas alors la langue mais l’interlocuteur à qui elle s’adresse. Il s’agit là du quotidien de la langue. C’est toujours flottant, le quotidien d’une langue, peu importe le lieu où ça se parle. La langue est toujours ébullition, donc néologiste, donc impossible à circonscrire : elle court dans tous les sens et c’est parfois totalement insensé, comme la vie profane.
C’est maintenant un très vieil homme, qui vit seul près de la rivière des Mille- Îles, dans un petit appartement du vieux Terrebonne où, placardés sur les murs, les débris du passé forment une manière de cimetière, de minuscules pho-tos encadrant les grandes. Ça fait comme une mosaïque d’émotions anciennes que le temps a patinée et dont bientôt il ne restera plus rien, sinon ce qui devient de plus en plus vague dans le souvenir-.
On a perdu sans grande dignité un premier référendum sur la souverailleté et depuis, tout le pays est devenu à l’image de René Lévesque, tout le pays souffre comme lui d’amnésie globale transitoire. On n’a plus le goût de bâtir mais celui de tout défaire, comme le Dr Jacques Ferron qui, par deux fois, a tenté de mettre fin à ses jours, désespéré aussi bien par ce qu’il ne deviendrait jamais lui-même que par le pays toujours manquant.
Est-ce l’écriture qui n’est pas à la hauteur des choses ou bien se peut-il que ce soient les choses elles-mêmes qui manquent singulièrement de sens ?
Être vraiment d’une culture, c’est savoir d’où nous venons, c’est savoir à quoi nous rêvons, c’est savoir de quelles réalités nous entendons rendre prégnants les rêves que nous portons, c’est savoir à quelle nouvelle hauteur de liberté nous espérons atteindre.Pour toutes sortes de raisons, les gouvernements du Parti québécois n’ont jamais voulu débattre vraiment l’idée de culture, par peur vraisemblablement de constater que l’idée de culture est antagoniste avec toute idée d’État-Nation, surtout quand cet État-Nation préfère se réfugier dans sa volonté de pouvoir plutôt que dans sa volonté de puissance, là où l’idée de culture prend tout son sens. Plutôt que d’assumer totalement l’idée de culture, l’État-Nation ment dans toutes les langues du bien et du mal, a dit Nietzsche; dans tout ce qu’il dit, il ment et tout ce qu’il a, il l’a volé. Et l’État-Nation, qui a été inventé pour ceux qui sont superflus, a rendu à peu près tout le monde superflu en le privant de l’idée même de culture. Pour avoir escamoté et pour escamoter toujours ce constat fondamental, le Parti québécois est peut-être politique mais jamais culturel: lui qui nous demande de répondre oui, autrement dit de devenir créateurs, est du bord du non quant à l’idée de culture, dont il a peur viscéralement, ce qui explique sans doute pourquoi, au cours des Journées de la culture, il ait fait paraître dans les journaux une réclame qui disait: “ La culture du Québec, c’est ce qui s’exporte. ” Pour un gouvernement qui croit que la culture est une simple marchandise monnayable à l’étranger, il ne faut pas attendre de miracles pour ce qu’elle devrait représenter ici. D’où cette politique du laisser-faire, qui, politiquement, est la négation même de notre être culturel.
(…)Toute sa vie, mon père s’est plaint d’avoir froid; toute sa vie, mon père l’a passée dans des camisoles et des caleçons de laine, même quand nous allions, le dimanche, à la grève de Fatima jouer sur les battures du fleuve en compagnie du grand-père Antoine qui, à l’âge de soixante-quinze ans, marchait encore sur ses mains dans le sable et le varech.
Au fond, c’est toute dans tête que ça s’passe... sauf que j’me d’mande ben comment j’pourrais jouer au théâtre avec rien d’aut’e que ma tête. Quand j’lisais Shakespeare, j’croyais toute savoir. Mais la vie... la vie profonde, ç’a rien à voir avec la connaissance. La vie profonde, c’est...celle qui s’obstine malgré qu’est déjà loin derrière.
Au milieu du champ
Douze ventres tout jaunes
Chaudes citrouilles
J’ai acheté :
1. Une douzaine de poules rousses qui produisent des oeufs bruns. Dans Montréal-Nord, mes filles sauvages n’en voient que des blancs. D’en lever des couleurés va les étonner.
2. Un coq haut perché sur ses ergots, dont la crête flamboyante est digne des prodigieux cocoricos qu’il pousse dès la levée du jour.
3. Deux couples de canards qui, dans la vieille baignoire, ont l’air de s’ébattre dans les eaux calmes de la Mer océane, heureux de traverser ce petit pont-levis que j’ai bâti pour qu’ils ne se brisent pas les pattes en sautant de la vieille baignoire.
4. Trois gros lapins tout blancs pour lesquels j’ai aménagé ces cages dans la partie non utilisée encore du poulailler.
5. Un beau petit bélier tout noir de face et de pattes que j’ai attaché au moyen d’une longue laisse devant la maison. Je le laisse tourner autour de la grosse pince de fer qui sert à creuser ces trous pour les pieux de clôture et quand il a tout mangé l’herbe accessible, je change la grosse pince de fer de place. Le petit bélier se prend pour un chien : il bêle toutes les fois qu’un visiteur arrive, ce qui contribue à amplifier la réputation que j’ai déjà d’être un bizarroïde échappé du Grand Morial.
J’aurai toujours sept ans, il y aura toujours cette musique, ces chants et ces gigues secouant la vaste maison du grand-père Antoine. J’embrasse Samm, puis j’embrasse mon père, puis je laisse ma main descendre sur l’espèce de bâton fort dressé pour la première fois entre mes jambes. Je mets simplement la main dessus pour que la rondeur parfaite des fesses nues de ma cousine revienne habiter mon corps. Je suis bien. C’est Noël, je dors entre Samm et mon père, et j’ai sept ans.
Mon sexe dressé
Je regarde le lointain
Giclée d’oiseaux blancs.
Ç’a été une bonne séance, les enfants. J’suis content d’vous, toute la clinique Le Dernier Départ du Grand Mârial est contente de vous: vous êtes toutes sur l’autoroute d’la guérison. Tantôt, vous aurez pus besoin d’sublimer: vous allez toutes êt’e naturellement sublimes. Lâchez pas, sauf la prise régionale. Lâchez pas ! Lâchez pas! Pis ramez! Ramez don dondaine! Ramez don don d’eau! Pis swigne ta Basquaise dans l’fond d’la boîte à bois! Alléluia! Sonnez les matines! Ding dindon! Amen !
Parfois, c’est nettement plus fort que moi - alors je m’assois à ma table de travail,j’oublie la fatigue et la colère, j’oublie la banale vie du banal quotidien, je me dépouille de tout le dérisoire qu’il y a en moi, comme cela est en toute bête et en toute chose, et je ne deviens plus qu’écriture, c’est-à-dire ma beauté à être, et celle de toutes et de tous - ce qu’il y a dans toute vie, même dans l’écartage momentané, ce qui vibre du fond de soi pour, sans doute, vibrer aussi dans le fin fond de n’importe quoi et de n’importe qui - ce désir de la beauté, ce désir de la tendresse, ce désir d’être dans toutes les amours afin de me retrouver habité par le souffle très grand de la vie et de la passion - et c’est alors qu’assis à ma table, mon stylo feutre décapuchonné, la grande feuille de notaire bien étalée devant moi, je me prends et me déprends à écrire, toute petitesse écartée, toute insuffisance écartée, pour me voir tel qu’il me semble que je suis depuis si longtemps - un faiseur de mirages, un épris de l’ensorcellement à qui les mots gras ou maigres donnent corps et lieu - on n’écrit pas, en tout cas pas longtemps, si, dans le piège qu’est n’importe quel mot, il n’y a pas ce plaisir rare de toutes les bontés, de toutes les tendresses et de toutes les amours, ce que dans la vie de tous les jours je récuse trop souvent pour n’être pas vraiment solvable, pour ne pas savoir toujours ce que je veux et avec qui je le voudrais presque désespérément - alors assis bien carré à ma table de travail, mon stylo feutre décapu-chonné et le premier trait d’encre enfin établi sur la grande feuille de notaire, je me sens enfin devenir ce que je pourrais être toujours, c’est-à-dire le gonflement du présent, ce présentqu’il y a en moi et qu’il y a partout autour de moi, pour s’être a brillé si longtemps de passé et s’être projeté si souvent pour rien dans l’avenir - ce qui fait que me mettant à écrire, dans la simplicité qu’est l’écriture venant de ses mots mêmes, je n’ai plus rien de moi-même et du monde à censurer - que la fulgurance du désir à faire venir, dans cette anarchie joyeuse qu’est toute création qui se veut être, en même temps, jouissance totalisante - et enfilant les mots l’un après l’autre, je me perds dans le centre du plaisir, parfois pour de longues heures et parfois pour quelques minutes, tout dépendant de ce qui s’agence dans la phrase, de ce qui de moi et des autres y vient, pour que cela vibre et me donne grandes souleurs dans le dos, avec ces nuées de papillons chauds qui virevoltent dans mon ventre, changeant la qualité de mon sang, me réconciliant magiquement avec tous les devers et tous les travers de moi-même, même quand je m’en fonce creux dans la douleur descriptive, même quand les mots durs, obscènes ou sordides s’emparent de moi et font arriver sur la grande feuille de notaire les terribles phrases ensanglantées, ou bilieuses, ou déféquantes - c’est que je n’ai pas de parti pris quand je voyage ainsi au beau mitan de mon plaisir d’écriture puisque la beauté habite tous les mots et que, dans chacun d’eux, j’y retrouve l’urgence tranquille du désir à faire venir - c’est-à-dire encore, le prodige de ce qui se crée dans sa souveraineté orgueilleuse et vaniteuse ou, plus simplement, humiliée (alors je m’abrille de tous les péchés du monde, et je m’abrille aussi de toutes les beautés du monde, et ma main gauche se met à courir, et ma main gauche n’arrête plus de courir, et ma main gauche désamorce ce qu’il y a de pathétique dans le réel, pour mieux le défaire et le transformer dans ce grand basculement que seule l’écriture me donne pour me savoir en amour avec elle - alors je presse les mots contre moi, je les embrasse et je les mords, je les tète et je les suce, et c’est tout à coup plein de poils mouillés dans le motaisselle, et c’est tout à coup plein de salive chaude dans le mot bouche, et c’est tout à coup plein des fortes odeurs noires de la terre dans le mot cheveux, et c’est tout à coup plein de fleurs de lotus dans le mot vagin, et c’est tout à coup plein de la tendresse de la peau très douce dans le mot fesse - et je me roule dans la flanalette des mots, laissant mon désir d’euxm’approprier tout à fait pour que je n’aie plus aucune retenue, pour que je ne puisse plus me détenir, pour que tout de-vienne vertige et tourbillonnement du vertige - incapable, je deviens alors tout à fait incapable de juger quoi que ce soit, pas plus les mots que ma main gauche aligne sur la grande feuille de notaire, que tout ce qui se passe dans les dehors du monde, mon plaisir trop grand pour que je n’y sombre pas tout à fait - et maintenant, ce sont les mots qui me pressent contre eux, ce sont les mots qui m’embrassent et qui me mor-dent, ce sont les mots qui me tètent et qui me sucent - aussi m’arrive-t-il d’écrire et de me sentir si bien dans la flanalette des mots que le sexe de mon corps se dresse de lui-même et se mouille joyeusement - mais cela pourrait-il se passer autrement quand on fait l’amour avec les mots et que les mots font de même avec soi, pour que le rare plaisir d’écriture se déverse partout, non plus comme manque à vivre, mais comme trop-plein du corps et de ses humeurs, afin de pacifier même par la violence tous les paysages, et leur temps et leur espace, et tout ce qu’il y aura toujours entre cela et ça?)
Michel Garneau |
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